Une activité multi face

Les groupes venaient à peine de s’installer dans leurs tentes respectives que Kassem, un autre animateur, à l’air contrarié, m’amena un garçon d’environ douze ans qu’il tenait fermement par la manche. L’enfant ne me semblait pas craintif. Il me considéra de toute sa hauteur, se demandant bien quelle punition terrible une frêle jeune fille allait bien pouvoir trouver, comparée à la masse d’un mètre quatre vingt qui le maintenait « sauvagement » et qui s’adressa à moi.
« Salut, je te présente Youri ! Un dur à cuire ! Il s’est battu dans le car ! On a prévu un grand jeu ce matin et je ne peux pas le punir moi-même sans pénaliser les autres. Aussi.. Tant pis pour lui… »
Son regard se pencha vers le garçon
« Monsieur n’ira pas en forêt avec ses camarades et restera bien tranquillement au camps »
Le gamin détourna les yeux, boudant visiblement. Je tentais de lui adresser un sourire amical auquel il ne répondit pas.
« D’accord, et bien Youri tu vas faire du théâtre avec nous alors ? Tu peux rejoindre tes camarades là bas » lui dis-je d’un ton le plus doux du monde.
L’enfant ne répondit pas, feignant presque ma présence. Je sus néanmoins qu’il m’avait écouté quand il maugréa dans sa barbe quelque chose d’à peine audible, à laquelle je ne pu comprendre que les mots « nul » « fait chier » et « tapette ».
Je baissais doucement la tête face à mon collègue
« Ca à l’air de l’enchanter c’est fou ! »
Kassem me sourit gentiment, à la fois amusé et compatissant
« Il est un peu dur c’est vrai mais ça va bien se passer ».
Il m’ébouriffa amicalement les cheveux avant d’ajouter un
« Aller, à tout à l’heure la miss ».
Il retourna vers la tente des « nains » (puisque notre thème cette année était les jeux de rôle) en interpellant au passage deux petits dissipés se livrant à un combat de deux épées-branches d’arbres.
Je me retournais à mon tour vers mon groupe. J’avais quinze préadolescents de dix à treize ans à mon actif ; tous en train de rire, chahuter, impatients de répéter ; tous sauf Youri seul dans son coin, martelant nerveusement du pied un par terre d’herbes et de marguerites.
« On est parti ? » lançais je, en amorçant le mouvement
« Oui » répondit le groupe en cœur.
Mais Youri ne bougeait pas
« Aller, bonhomme tu me suis ! »
Me fusillant du regard, trainant des pieds, le garçon se décida tout de même à m’emboiter le pas.
J’installais mes enfants dans une tente que l’on avait nommé « l’auberge rouge ». Pour les échauffer avant de passer au texte proprement dit, je décidais de faire un jeu sur la gestuelle.
« Vous allez tous marcher dans l’espace et je vais vous dire ce que vous devez incarner ! Je veux alors voir dans votre démarche que vous êtes ce que je vous ai dit. »
Le petit groupe commença alors à se promener aux quatre coins de la tente, à la fois enjoué et impatient du challenge. Mon regard se posa sur Youri, qui était le seul à ne pas se prêter à l’exercice, préférant s’asseoir, posé en tailleur, la main sur la joue montrant catégoriquement que tout ce qui se passait autours de lui l’indifférait au plus haut point.
« Bon..c’est parti, vous êtes des vieillards ! »
La petite troupe se courba, certains mimèrent une canne, d’autres encore s’amusèrent à parler avec une voix tremblotante. Youri lui s’était redressé mais ne faisait toujours rien.
« D’accord c’est bien, maintenant vous êtes des rois et des reines ! »
Les personnes âgées se métamorphosèrent d’un coup en une véritable cour. Les filles feignirent de marcher sur des talons en se caressant les cheveux. Les garçons bombaient le torse en jetant de-ci de-là des coups d’œil hautains.
« C’est pas comme ça un roi ! » intervint tout d’un coup une voix, celle de Youri
« Ah oui ? Montre-nous alors ? » l’invitais-je, euphorique d’avoir attiré son attention.
« non… » répondit il timidement, ce qui m’étonna au vue de ses réactions précédentes..
« Alors dit le nous simplement.. » lui proposais je d’une voix douce.
Ses yeux craintifs se posèrent sur l’assemblée quelques secondes avant qu’il se décide à ouvrir la bouche.
« Il faut être plus..snob ! »
Je souris, le considérant quelques instants..il venait en quelques secondes de s’incérer parmi les autres. Me tournant vers la petite troupe qui s’était figée, je repris la parole
« Vous avez entendu ! Vous êtes supérieurs aux autres par votre rang ! Montrez le moi ! Vous pouvez vous la péter ! »
La troupe prit alors des mimiques plus bourgeoises, étouffant parfois quelques rires face à la situation. J’entendis même une de mes élèves utiliser le terme « Darling ».
« Très bien..maintenant..vous êtes des animaux ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait, et je me retrouvais face à un véritable zoo. Mais dans le brouhaha incessant néanmoins, j’entendis tout d’un coup un rugissement : Youri venait participer au jeu et s’était métamorphosé d’un coup en le plus bel animal sauvage de la savane.
« Qu’est ce qu’il fait peur ce lion » lui lançais-je.
En simple réponse il me sourit tel un garçon discipliné qu’il fallait juste amuser, aiguayer, domestiquer. Le plus beau cadeau pour un animateur c’est que les enfants qu’il a à sa charge s’amusent ; cadeau que me fit ce garçon quelques minutes après, en levant la main pour se porter volontaire à la première improvisation.

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