Un paquet ridicule pour la cinquième table

Il se trouve qu’être serveur n’a jamais fait parti de mes objectifs étant enfant, mais il se trouve aussi que c’est ce que j’ai choisi de devenir, si tant est que l’on choisit la vie que l’on mène, ou du moins, le métier que l’on fait.
Toujours est-il que ce métier n’est à proprement parler pas fait pour me déplaire :
je dirais même qu’il est plutôt plaisant en fin de compte, étant fait de rencontres, d’échanges, d’odeurs gourmandes et même de drôles de situations parfois…
Tenez, l’autre soir, en plein débarrassage d’une table qui venait de finir l’apéro et qui allait attaquer le plat de résistance (résistant en effet, puisqu’il s’agissait de raclettes et de fondues savoyardes), l’un des clients de cette même table m’interpelle, les yeux déjà brillants de la malice de celui qui a bu juste assez pour être de bonne humeur sans pour autant devenir embarrassant, et me demande très fermement :
- « S’il vous plaît, vous seriez gentil de mettre ce qui reste dans du papier alu, j’aimerais l’emporter ».

- « Bien entendu », répondis-je automatiquement avec le sourire de circonstance propre à toute personne qui se trouve confrontée à quelqu’un se souciant d’éviter le gaspillage… Avant de réaliser qu’en l’occurrence, ce qu’il restait sur la table, c’était trois cacahuètes…Je regarde de nouveau le client en me disant que finalement, il a peut être déjà un peu trop bu : sa demande est ridicule et lui-même n’avait pas l’air fier à baisser la tête à intervalles réguliers comme pour ne pas être aperçu, comme pour que je ne m’aperçoive pas que la demande venait de lui; cependant entre ces intervalles, il soutenait mon regard comme s’il n’y avait rien au monde de plus naturel que sa requête. Le client est roi, n’est-ce pas ? Je m’en retourne vers la cuisine, et commence à réfléchir sur la façon de justifier au patron que je m’en vais emballer trois cacahuètes à la demande d’un alcoolique qui s’ignore. Je finis toutefois par ne plus prêter attention à cette curieuse demande, pris dans l’allure des commandes et des allers-retours : je n’avais qu’à emballer ces foutues cacahuètes et les lui poser sur le bord de la table. Le reste devrait se passer sans encombre.
Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’au moment où j’allais m’en retourner après avoir déposée la petite boule d’alu contenant les trois cacahuètes, le client me rappelle pour me demander de remettre le « paquet » à la jeune fille assise cinq tables plus loin. Je me dis que sérieusement, ce client disjoncte. Je n’ai pas que ça à faire, mais las de perdre du temps, je me saisis du paquet et vais le déposer à la destinataire désignée en précisant bien que le paquet ne vient pas de moi mais de l’homme là bas. Elle cherche des yeux, le voit, et sourit, l’air un peu surprise. Commence à défaire le paquet… mais je dois repartir, moi, vers les autres tables, on m’appelle, je dois servir les plats et prendre les commandes. Je fais donc demi-tour et fonce en cuisine en ne pouvant m’empêcher de me dire que cette jeune fille va être déçue en voyant les cacahuètes… qu’espérait-elle à sourire ainsi à un parfait inconnu ?
- « Ouiiiiiii » Hurla-t-elle dans le restaurant. Je sursautais, étonné que trois cacahuètes puissent provoquer un tel effet… il faudrait que j’y réfléchisse pour soutirer à ma maîtresse de telles démonstrations d’approbation… mais en me retournant et en apercevant la bague encore recouvert du sel des cacahuètes qu’elle passait à son doigt tout en courant vers celui qui devait en fait être son amoureux, je me dis qu’en effet, il faudrait y réfléchir, et plutôt deux fois qu’une !

Laisser un commentaire

Partenaires