Tatouage , marque indélébile !

Arrivée devant la porte de mon salon, il est encore tôt, le soleil pointe timidement entre les immeubles qui s’éclairent peu à peu, les magasins alentours s’animent de lumière et de vie au fur et à mesure des préparatifs en vue de l’accueil des premiers clients. Je ne les envie pas. Mon affiche est toujours là, placardé sur la porte de mon studio de tatouage, il faut dire que, ne faisant pas de publicité afin de pouvoir choisir ma clientèle, cette affiche est la seule preuve de l’existence de mon salon.
Ouf ! La porte se referme sur le vacarme des voitures. Je monte mon vieil escalier de pierre. Ouvre ma porte et ça y est. Je retrouve mon antre. Premier réflexe du matin, je me lave les mains une première fois, pour ne pas ramener trop de choses de l’extérieur. Ce n’est que le premier d’une longue série de lavages. Hygiène oblige.
Je me pose à mon bureau, le PC sort de sa léthargie nocturne. Vérification de mes mails, écoute du répondeur, rapide coup d’œil à mon calepin, ca va, mon premier rendez vous n’est que dans 30 minutes.

Je m’attelle doucement à mes rituels pré-tatouages, lavage, stérilisation, lavage, choix des aiguilles, lavage, préparation du générateur, lavage, nettoyage du chien a aiguille et du pistolet, lavage, stérilisation de tout ce qui sera en contact avec les instruments, lavage, je met du cellophane partout que je ré asperge de biseptine, lavage. Je me pose enfin. Heureusement que mon CD préféré tourne déjà pour donner le rythme car mieux vaut être bien réveillé.
Le portable sonne, ma première victime doit déjà être là. Un premier rendez vous nous avait déjà donné l’occasion de faire mieux connaissance et de lui expliquer ma manière de travailler, ainsi que permis de montrer mon book. Chez moi pas de classeur, il suffit d’une idée, d’un dessin, d’une photo pour lancer notre histoire, au moins il ya la certitude d’avoir un tatouage unique. Me parlez pas de tribal, s’il vous plait.
Son calque est déjà prêt depuis quelques jours, un lettrage assez imposant, à dessiner sur le mollet de mon jeune ami. Il à l’air rassuré, c’est déjà ça, au moins il ne tremblera pas au moment de la première aiguille. Après 20 minutes de discussion, correction du calque, etc. il s’installe dans mon siège ou marquèrent avant lui bon nombre de personnes de mon empreinte indélébile. Pantalon relevé, cela fait déjà 10 minutes que le calque à été appliqué sur sa peau, qu’il avait rasé au préalable. Cela me fait toujours rire chez les hommes, ils rasent une surface assez grande pour leur faire 3 fois le tatouage. Dernière question : « on est parti ? ».
Une grande respiration pour lui, et c’est parti. Ah non zut, la décharge. Je la lui tends, le laisse lire et signer. Ce papier engageant sa bonne foi, le fait qu’il ne soit pas droguer, porteur d’hépatite, etc. ou contraint, nous couvre tout les deux.
Mes aiguilles prêtes, j’applique la vaseline sur la zone. Je commence à m’habituer aux gants donc ca va. Le pistolet ne glisse pas. Petite respiration, petit regard à l’état de mon client. Et c’est parti pour 2h30 de travail, la zone d’une vingtaine de centimètres est facilement accessible. Pas de sursaut au premier coup d’aiguilles, c’est bon signe, ca devrait aller. La douleur reste toujours largement supportable mais la notion de douleur est ce qu’elle est, propre à chacun. J’applique, tatoue, essuie, recharge en encre, et recommence. Les contours sont presque finis. On discute, je chantonne parfois, lui aussi, quelques éclats de rire plus tard, on peut attaquer le remplissage.
Rituel de lavage, changement de gants, changement d’aiguilles, etc.
Et c’est reparti, cette phase n’est pas plus difficile que la première. A un moment je flash, en croisant son regard, dire que je me souviendrais de lui avant de l’oublier peut-être alors que lui s’en souviendra toute sa vie. Je resterais dans sa mémoire. Il s’unit à son propre corps mais m’as choisit pour y parvenir. Mes ressentis changent souvent par rapport à cette confiance aveugle que m’accorde ces personnes pour devenir des toiles vivantes, preuves de mes œuvres ou échecs. Marqué à jamais par ces petits pigments introduits avec frénésie par ces pointes de métal. Tout cela dans le balai de mes mains frôlant leur corps dans le ronflement du moteur.
Je sors de mes pensées quand tout est fini. Il est beau, c’est sur, encore chargé de pigment sous la lumière du siège. La peau brillante de vaseline pour contraster avec tout ce noir, j’aime ce regard que seul peu de personnes partage, cette vue sur l’œuvre à peine finie, les couleurs encore fraiches, avec sur le visage, l’expression dû au premier regard sur sa peau marqué ad vitam æternam. Empreinte d’un caprice, d’une passion, d’une idée, d’un délire, d’une autosatisfaction, d’une marque d’amour, ou d’une lubie passagère. Comme une marque prouvant à quel point on peut vouloir aimer, prouver, ou symboliser quelque chose.
Chaque personne est différente, aujourd’hui je n’ai que lui, bien sympathique, très motivé, qui n’aura pas sourcillé. Par défi, par auto persuasion, ou simplement car son seuil de douleur est élevé. Cela fait bizarre parfois quand l’on se dit que nous sommes payés pour un tel service. Acteur de la mutilation volontaire dirons certains, artistes de la beauté du corps dirons d’autres. Il est bizarre de ne pas créer de lien avec ces personnes, je ne sais comment certains autres tatoueurs arrivent à les marquer comme du bétail. Sans avis, d’après un catalogue juste décalqué, ne fournissant aucune trame au lien étrange qui se tisse entre leurs clients et leur corps. Bien sur je ne tatoue pas que des choses que j’aime, mais là n’est pas la question.
Je fournis mes derniers conseils sur l’entretien de la zone, bépanthène, vêtements en coton, hygiène, etc. et voilà mon nouvel ami qui me fait la bise et s’en va. Après une ultime photo pour mon book, avec son corps marqué à vie, du fruit de ses pensées, prêt à crier au monde ce qu’il est, imprégné en sa chair par ma main silencieuse.

Laisser un commentaire

Partenaires