Personne n’a vu !

Comme tous les matins, mon réveil sonne infailliblement à 6h30.
Il fait froid, j’ai peu dormi, et déjà le souvenir de mon rêve si merveilleux dans lequel je ne passais pas mes nuits seule s’estompe. D’un geste mécanique je me lève, café, tartines, nettoyage, maquillage, et j’enfile ma tenue de travail. Dehors il neige.
Décembre, le froid, la boue, le ciel éternellement gris.
Je salue Nina, la concierge, personne dont le visage fatigué m’annonce l’humeur.
Pour ne pas me mettre en retard, je feins de n’avoir pas entendu le début de sa phrase qui n’en finirai jamais :
« Ah ces communistes ! Pourquoi continuent-ils à … ».
La porte claque et je file au métro. Après une heure et demi soit trois lignes de métro et sept arrêts de tramway, j’arrive à l’aéroport Sheremetevo auquel je me rends tous les jours à l’exception du jour saint.
Je salue Ania et Serguei et je m’assois derrière ma vitre pour débuter le contrôle des passeports.

Les gens défilent, les visages s’accumulent, certains laissent s’échapper un « bonjour » timide, d’autres préfèrent se taire de peur de paraître suspects.

En réalité moi ça ne me change rien, qu’ils me disent bonjour, au revoir, qu’ils me chantent des chansons si l’envie les prend !
Mais ce jour-là pour la première fois un homme me regarde et me parle.
« Vous avez de beaux yeux », me dit-il en souriant.
Il est charmant.
A cet instant je me sens revivre, comme si enfin quelqu’un me remarque, que je ne suis finalement pas invisible pour tout le monde. Sous le charme, j’applique un tampon sur son passeport lui donnant le droit de passer la frontière.
En une fraction de seconde, par un mouvement rapide et autoritaire, il disparaît poussant devant lui trois enfants qui ne savent encore qu’à peine marcher.
Tous mes membres se glacent, ma respiration se bloque, les battements oppressants de mon cœur résonnent dans ma tête. Personne, personne n’a vu.
Et personne ne les contrôlera, personne ne les arrêtera.
Si jamais, si jamais ils étaient découverts, si jamais on leur demandait comment ils sont passés, si jamais on leur demandait, on me retrouverait, si jamais, on m’emprisonnerait.
« Bonjour », me dit-on.
Je n’ose lever la tête, ça y est c’est fini; on les a eu, on m’a eu, tout est fini, tout est perdu.
On me tend un passeport, face à moi se tient un voyageur en attente. Soulagée, je l’autorise à sortir par mon geste si habituel .
Après une centaine de tampons, je retrouve mon calme.
Puis une vague de mélancolie m’envahit.
Où allaient-ils ? Aux États-Unis, en Allemagne, ou encore en France… Leur destin prenait une nouvelle direction.
Ils vivraient heureux.

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