Nouvelle version du chaperon rouge

En 32 ans de métier, il ne m’était jamais arrivé une chose pareille..
Je faisais le contrôle des billets dans un TGV Paris-Nantes direct, et j’arrivais à la fin du train, devant une vieille dame, la dernière passagère que je devais contrôler. Habillée comme dans les années 1950, avec un crucifix en or autour du cou, je lui donnais dans les soixante-quinze ans.
Je lui demande poliment de me présenter son billet, attends quelques instants; en constatant qu’elle ne bougeait pas, je me dis qu’elle ne m’avait probablement pas entendu et pose ma question une deuxième fois, un peu plus fort que la première.
Toujours pas de réponse. Un peu irrité, je lui demande son billet pour la troisième fois, et elle lève la tête d’un air surpris, comme si je venais de la réveiller en sursaut.
Elle me demande alors: « Donnez-moi franchement votre avis: est-ce que vous préférez « Le Prince l’allongea sur le lit en picorant son cou de baisers brûlants », ou « Le Prince l’allongea sur le lit en recouvrant son corps de baisers brûlants »?

Complètement interloqué, je lui demande son billet d’une voix d’automate; elle me le présente avec un grand sourire et y joint sa carte de réduction pour Séniors.
Alors que je poinçonne son billet sans même regarder ce que je fais, elle me redemande laquelle des deux versions de sa phrase je préfère.
Je m’assieds à côté d’elle, et nous commençons à discuter de ce qu’elle écrivait.
Elle m’explique qu’elle venait de commencer une série de réécritures de contes de fées « pour adultes », en ajoutant que Charles Perrault, par exemple, avait dès le début destiné ses contes à un public « averti », en précisant, que le Loup du « Petit Chaperon Rouge » n’avait de loup que l’apparence.
Elle me résume brièvement son livre, dans lequel la fameuse soeur Anne veut liquider sa cadette pour vivre pleinement son histoire d’amour passionnée avec Barbe Bleue, le Loup et la grand-mère du Petit Chaperon rouge s’installent dans un petit loft parisien, les Princes Charmants sont acteurs dans des films « interdits aux moins de dix-huit ans », le tout parsemé de scènes d’amour bucoliques dans les sous-bois de forêts enchantées..
Un peu avant le terminus du train, elle glisse une carte de visite dans ma poche et me fait un signe de la main en descendant, une petite valise à la main.
Quelques mois plus tard, je trouve dans une librairie bien connue un livre intitulé « Il était une fois, au pays du désir… », dans lequel la fameuse soeur Anne veut liquider sa cadette pour vivre pleinement son histoire d’amour passionnée avec Barbe Bleue, le Loup et la grand-mère du Petit Chaperon Rouge s’installent dans un petit loft parisien…

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