Nouvelle patrie, nouvelle saison !

Un bruit assourdissant fait trembler les murs du vestiaire. Je finis de lacer mes chaussures et me prépare à gagner le couloir qui mène au terrain. Dans ce décor désuet, mon pays me semble bien loin. Mon université avec ses installations modernes aussi. Mon agent m’avait prévenu que la situation pour une jeune recrue n’était pas facile. Encore moins si la recrue en question est américaine. Moi, le « rookie », le bizut, je devais faire mes preuves.
La salle est petite. Bien plus petite que les gigantesques « arenas » de chez moi. Mais dans ce gros gymnase rempli comme un oeuf, l’air est suffocant et la tension palpable. Être basketteur professionnel en Grèce est loin d’être une sinécure. La pression médiatique et populaire est étouffante et les joueurs ne sont pas épargnés. Le comportement des supporteurs, enthousiastes certes, frôle parfois le fanatisme.
C’est pourquoi je dois réussir ce premier match à domicile. Les fans ne pardonneraient pas un début de saison raté. Je sens depuis mon arrivée toute l’attention (et la tension) qui entoure mon nouveau club. La préparation d’avant-saison m’a convaincu que cela n’allait pas être une partie de plaisir.
Pour tout dire, j’ai le ventre noué et je n’ai même pas eu la force d’allumer mon baladeur et d’écouter un peu de musique afin de me motiver.

Les mains encore tremblantes, je souffle un grand coup et je me lance. Mon équipe rentre sur le terrain. Les Ultras stoppent leurs chants guerriers pour acclamer comme il se doit l’entrée des gladiateurs. C’est une véritable furie autour de nous, qui atteint son paroxysme durant la présentation des équipes. J’ai du mal à en croire mes yeux et mes oreilles. J’en ai des frissons. Mais à voir le « Kop » rempli de supporteurs rougeauds, avinés et pressés d’en découdre, je tremble à l’idée d’une défaite. Des milliers de spectateurs fument malgré l’interdiction et un nuage immonde envahit le terrain au fil des minutes. Comment faire abstraction de cette ambiance de fête un peu malsaine? Comment oublier le panneau à l’entrée de la salle représentant une arme à feu barrée d’un grand trait rouge?
Je n’ai pas le temps de cogiter, c’est déjà le début de la rencontre. Je ne suis pas sur le terrain, et je m’en réjouirais presque. L’équipe rate totalement son entame et la foule gronde comme un seul homme. Je rentre en jeu peu après. Tétanisé, je n’arrive pas à mettre un pied devant l’autre. La première période se termine et nous sortons sous les sifflets. Que la saison va être longue…
Au retour des vestiaires, le discours du coach nous a galvanisé et je me sens l’esprit conquérant. Remobilisée, l’équipe entame la deuxième mi-temps le couteau entre les dents. Je suis sur le terrain. Je parviens même à marquer mon premier panier. Il était temps. Je dois faire mes preuves. Je dois faire mes preuves. J’enchaîne les actions positives et je me sens beaucoup mieux. Je rejoins le banc, revigoré.
À peine deux minutes de repos et me voilà revenu au feu. La pression est à son comble, le match serré et la décision encore à faire. « Money Time » comme on dit chez moi. Chaque ballon est férocement disputé et l’engagement physique est hallucinant. La dureté des débats m’impressionne, mais je décide de montrer que moi aussi, je suis un dur. Je m’épuise en défense et nous finissons par l’emporter sur un dernier tir réussi par la star grecque de notre équipe. La salle est en fusion. Je suis soulagé de n’avoir à affronter que des supporteurs pressés de me taper sur l’épaule pour me congratuler. Les joueurs se félicitent, je suis épuisé mais convaincu que j’ai gagné ma place. Déraciné mais intégré.

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