Ma carrière sur scène grâce à Claude

Un brouhaha qui lentement s’éteint, le rideau qui tremble, les projecteurs braqués sur moi comme autant de menaces, me voici à la genèse de ma carrière d’acteur. Enfin, je souhaite que cela devienne une carrière, car celle-ci commence modestement par un rôle classique et muet, autant dire figurant, mais figurant dans une oeuvre, un sommet de la littérature française: Le Cid, de Corneille.

Mis en scène par Claude Petipeni, j’interprète tous les muets du cid, qui une servante, qui un valet, qui un soldat, grâce au génie du maquilleur. Nous sommes peu nombreux sur scène, mais toujours plus que dans la salle d’après ce que j’aperçois de prime abord. Un homme endormi, deux enfants, la concierge, la famille de quelques vedettes de la pièce, un couple juvénile qui devait penser se rendre au cinéma en entrant ici et qui faute de mieux s’embrasse copieusement, une dame d’un certain âge, dont le sourire édenté et le front prohéminent évoque le monstre du loch ness marié au grand canyon, et bien sûr Claude Petipeni lui-même. Vive le theâtre, vive l’art, vive nous…

La métaphore me fait sourire, je me reprends, je crois jouer un pot de fleur dans ce premier acte, un pot de fleur, décemment, ne sourit pas…

Mon texte bien présent dans l’esprit, ma partition parfaitement maîtrisée et ma place sur scène conscienceusement mémorisée vont m’ouvrir toutes les portes, j’en suis certain. D’autant que je n’ai pas de texte, avantage indiscutable sur mes camarades qui vont perdre toute leur verve artistique dans les platitudes Cornélienne. Dommage pour eux, il y a peu de place dans ce métier.

J’entre sur scène, la vielle applaudit, le couple s’embrasse, claude s’éponge le front, l’homme ronfle, les deux enfants jettent des chewings-gums sur claude qui s’éponge toujours (pour se donner une contenance semble-t-il), la concierge s’en va, les familles cherchent du regard leur parent sur scène, je tombe.

Mon voisin, Le cid lui-même, est entraîné dans ma chute, provoquant l’hilarité de la concerge qui nous aperçoit du haut de l’escalier qu’elle commençait à gravir et les hurlements de la vielle dame qui nous reçoit chacun sur un genou.

Ma carrière commence.

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