Le poids des lettres

Voilà. J’y suis. Mes grands débuts. Après deux jours en « doublure », accompagné d’un préposé chevronné en tournée, me voilà plongé dans le grand bain. 7H du matin. Un lundi de juillet. Sur le pied de guerre. J’arrive au bureau de poste, stressé mais réveillé. Une odeur de cigarette sans filtre embaume la pièce basse de plafond. Un bonjour discret à mes nouveaux collègues et je prends mon poste. Le camion transportant le courrier arrive. Chacun effectue le tri général, afin de répartir le flot de lettres à chaque tournée. Je récupère la charge de courrier qui me revient au bout d’une demi-heure.

Une montagne se forme vite sur ma table de tri à mesure que les lettres s’amoncellent. J’essaie tant bien que mal de classer toutes ces adresses qui jalonnent ma tournée. Effectuant la distribution à bicyclette, j’ai peine à croire que mon fier destrier pourra supporter une telle masse.

8h30. La montagne est devenue colline, mais ma concentration faiblit. Au bout d’une heure de tri, je mélange à peu près tous les noms de rue et serais bien en peine de me rappeler où j’habite…

9H. Mes premiers collègues, rompus aux subtilités du tri, s’apprêtent à partir en tournée.
9H30. Le rush des départs passé, je reste seul avec la petite centaine de lettres qui me reste à trier. Franchement découragé, je me demande si j’ai bien fait d’accepter ce travail. Je m’aperçois que je ne suis pas seul comme je le pensais. Le facteur réputé pour être le plus lent et le plus incompétent est toujours là. Placide tel une vache repue. Malgré les litres de café qu’il ingurgite, l’individu ne semble pas excité outre mesure. D’un air brave, il me lance:
« Moi, j’ai fini, je vais partir. Tu veux que je t’aide? »
Je lui réponds après une demi-seconde de réflexion:
« ça va c’est bon, je vais m’en sortir… »
Un sentiment d’infériorité me parcours. Serais-je si incapable?
10h45. Je pars enfin, le vélo chargé d’au moins 20kgs de papier dans les sacoches. Penser que je vais devoir repasser par ici pour charger ma monture du même poids dans deux heures me donne des envies d’envoyer tout balader. Je respire un bon coup et me voilà parti pour 15 kms de bonheur.
Dans beaucoup de maisons, on me regarde d’un drôle d’oeil et on me fait remarquer mon retard. J’essaie de conserver mon flegme et souhaite aux grognons de passer tout de même une belle journée. Quel travail ingrat!
Après cinq-cents boîtes aux lettres remplies, cinquante remarques désobligeantes, dix glissades, cinq sourires et deux chutes, me voici de retour au bureau de poste. Il est plus de 15H. Les tables de tri sont désertées. La salle des facteurs vide. Même mon collègue gastéropode a fini sa journée depuis longtemps. Abattu, je me presse de finir ma tâche et je rentre chez moi où j’essaie de me convaincre que cela ira mieux avec le temps. Je me jure même de parvenir à être le plus rapide de tous les facteurs du bureau.
Quelques semaines plus tard, je me sens comme un poisson dans l’eau. Je trie à toute vitesse et file comme le vent sur mon bolide. Je suis parvenu à rentrer le premier de tournée. Victoire personnelle. Les remontrances des destinataires se sont muées en compliments et discussions chaleureuses. Il fait beau. Je suis de bonne humeur. C’est vraiment le plus beau métier du monde.

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