Le jeu de ma vie

8h45, la pluie tombe a mes pieds, viennent s’écraser en même temps qu’elle les secondes qui me rapprochent de la fin de ma cigarette, avant 4h30 de course et frénésie.
8h48, fin de la cigarette, dernier bouffée d’air frais et chargé de gaz d’échappements des voitures du parking avant mes 9 prochaines heures à respirer l’air climatisé, toujours trop froid, surtout en ces journées pluvieuses de décembre.
Mes yeux s’adaptant aux lumières artificielles et aux difficultés du réveil pas si lointain, je m’approche de ma boutique. Premier vérification, il y a bien d’autres employés des autres enseignes, tous le regard aussi perdu que le mien, se laisse guider par la monotonie du calme avant la tempête. Le bruit entêtant des lourds rideaux de fer, proches ou lointains, se font entendre de ci de là, au rythme des ouvertures de 75 autres magasins de la galerie.
Première gymnastique du matin, le rideau a peine relevé d’un mètre, le bip bip des boutons de l’alarme résonnant toujours dans ma tête, je m’engouffre dans l’obscurité du magasin silencieux.

Premier inspection, pas de signe d’effraction. Rien à bougé. Tous le jeux sont à leur place. Comme tout les jours. Je cherche mes clés dans ma poche et ouvre la porte de la réserve, entre et cherche à tâtons le disjoncteur. Clac ! ca y’est. Mon monde s’illumine, assénant un dernier coup à mes yeux endormis. Sur le bureau, pas de petit mot fini par un surnom affectueux ou coquin de l’un de mes collègues, ca va, la fermeture c’est bien passé hier soir. Pas d’erreurs de caisse, pas de vol, c’est déjà cela en moins. A l’approche du placard j’enlève au fur et à mesure les couches qui me protégeaient du froid pour aller revêtir mon tee-shirt de travail.

Toujours aussi ridicule que la veille, comme à chaque fois que je l’enfile je souris en passant au jeu de mot en double sens inventé par je ne sais qu’elle commercial qui n’aura jamais à porter sur le dos le fruit de sa blague carambar. Je fourre avec attention les bas de mon uniforme dans mon pantalon afin de respecter la politique vestimentaire de ma maison mère.
Viens le moment le plus difficile de ma journée, mon introspection afin de savoir dans quel état mental je me trouve. Joyeux. Enervé. Serein. Blasé. Le choix est important car de lui dépendra mon choix musical de la journée. Les yeux se promenant sur les pochettes de CD je me mets en recherche de ce petit fond musical qui me permettra de m’échapper en chantonnant pour les 4 prochaines heures avant ma relève de midi. Tout cela en respectant une fois de plus la politique de l’enseigne. Aujourd’hui ce sera nip-tuck, comme toujours le matin. La bande son de la série aux rythmes électro ou instrumentaux, avec peu de paroles, convient à quasi toutes les situations.
Je retourne dans le magasin plus que quelques minutes avant l’ouverture de la cage. Je passe derrière le comptoir, allume les pc, sors le bilan de la veille, le range, et c’est parti.
Le rideau se lève au fur et à mesure, lentement mais inévitablement, plus de recul possible, tout oubli ne pourra être réparé que d’ici quelques heures, car en attendant, même pour quelques secondes, je ne dois pas abandonner le magasin. Pas question que le petit verre de jus d’orange en trop de ce matin ne vienne lancer une envie de pipi qui me forcerait a un choix cornélien au moment ou plus rien ne serai possible pour faire passer l’envie.
4 heures s’écoulent ainsi, au son de mon cd qui tourne en boucle. J’allume les consoles et écrans. Je replace les boites déplacées. Je nettoie les surfaces poussiéreuses en hochant du bassin sur les rythmes entraînant. Je cherche l’évasion au milieu de ma routine. Toujours ça de pris.
Vont et viennent les clients. Fidèles ou de passages. Passionnés ou novices. Déterminés ou indécis. Sympas ou non. Je passe entre mes mains le fruit de mes envies, certains jeux que j’adore, d’autres que je n’aime pas, toujours avec le sourire et un conseil ou une phrase sympa. C’est la méthode que j’ai choisit, ne pas devenir l’instrument d’une vente a du bétail, ce qui n’est pas le cas de tous. Un papa et son fils qui achète un jeu, le père dit :
« mais tu ferras tes devoirs, hein ? »
allez hop, je demande au gamin :
« ton papa m’a donné un billet de 50 euros, ton jeu vaut 34, combien je lui rends ? »
cela fait toujours sourire le père, qui l’aidera si besoin est, et quand la bonne réponse est là, hop je lui donne son jeu, et il reparte plus complice que portefeuille sur pattes et vampire.
Parfois c’est un oncle, une tante ou un des grands parents qui vient avec le petit dernier, alors là, politique personnel, quand le jeu est en main, pas question d’oublier le bisou ou le merci au gentil accompagnateur qui a craqué.
Déconseillant parfois le produit convoité pour des raisons aussi évidentes que morales, du genre :
« vous savez dans ce jeu on peut donner plein d’argents a des femmes en échange d’un service »,
auquel on me répond
« il joue déjà aux autres pourtant »,
que répondre à cela ?
Mais ma phrase préféré est toujours :
« les enfants sont devenus pourris gâtés »
dis la mère qui vient tout les mercredis acheter un jeu, à qui je lance avec plaisir mon petit
« la faute à qui ? ».
Mettons nous bien d’accord, je n’ai pas d’actions dans la boite, et arnaquer n’est pas ma vocation, je préfère un client déçu en partant qui reviendra pour mes conseils qu’un déçu en se rendant compte du prix qu’il a payé, en voyant tourné un jeu qu’il a déballé et qui ne lui plait pas, et qui en plus viendra me gueuler dessus quand il viendra me revendre la « bouse, jeu de merde, daube » ou tout autre nom qui aura remplacé « jeu qui à l’air trop trop bien » qu’il me sortait il y a deux jours de cela.
Je réponds bien sur aux même questions, inlassablement, les mêmes questions toutes faites dû aux doutes réels ou aux trop nombreux avis incompétents et engagés des forums internet. La vérité est que chaque personne à un besoin différent de celui de l’autre. Et je me répète, encore et encore, avec le sourire, face à des visages différents, mais avec les mêmes questions, sur le même rythme du CD qui tourne en boucle.
Midi. Collègue arrive, rien vu venir, trop pris en pleine discussion avec un fan du même jeu que moi, sauf que lui repars avec et que moi je reste là pour gagner de quoi me le payer. Veinard !
Ma pause se passe comme toutes les autres, assis seul à ma table à m’enfiler le même sandwich toujours trop cher mais que je reprendrais demain. A fumer cigarettes sur cigarettes avant de reprendre comme si je comblais mon manque du matin et chargeait mes poumons de nicotine pour qu’ils puissent tenir tout l’après-midi.
Je reviens au magasin, me rhabille, retourne à mon guichet, mon collègue pars pour sa pause d’une heure pour déjeuner, et reviens vers 14h05 après avoir grappillé les quelques minutes que je ne me suis pas permis de prendre.
Et l’après midi s’écoule, les gens mouillés qui annoncent la pluie, les énervés par leur soucis de SAV, les coups de fils pour demander jusqu’à quelle heure on est ouvert ou pour mettre un jeu de coté. Tout cela au rythme Rn’B du CD de mon collègue qui n’as pas du supporté les rythmes lancinants de la bande son de ma vie.
Et la journée se passe lentement, ou rapidement, au rythme des coups de bourre et coup de calme. Toujours occupé à réapprovisionner le magasin, à ranger, à nettoyer, à conseiller, à blaguer en attendant l’heure à laquelle même si le magasin explosait on s’en moquerait, on serait dehors.
Et elle arrive, ma fin de journée, je peux quitter l’uniforme, retourner fumer, me balader dans la galerie avant de la fuir, jusqu’à demain. Et ne croyez pas qu’en rentrant chez moi j’allumerai ma console…

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