Le doute et la douceur

Samedi 10h30.
Matin gris, mais carnet de rendez-vous rempli de noms.
On ne va chômer.
J’ouvre le bal avec une nouvelle cliente, Madame B. pour une épilation jambes entières.
Installation dans la salle « douceur» et mise en marche de l’appareil à chauffer la cire.
Mme B. s’allonge, et me regarde désespérément : je reconnais l’œil de celle qui a besoin de parler, qui n’attends qu’une occasion pour le faire et ne plus s’arrêter.
Il faut que je pose une question pour briser la glace.
De nature assez débonnaire – et aussi parce que je sais que cela m’évitera de faire la conversation pour la suite- je demande de bon cœur :
- « Tout va bien ? »
Et c’était parti. Oui, ça allait, enfin… pas vraiment au fond, mais n’est-on pas censé répondre que ça va ? Remarque, l’esthéticienne lui épilait les jambes,

ce qui traduisait une sorte de rupture conventionnelle par rapport à l’espace privé, on pouvait battre les conventions en brèche et s’ouvrir à elle de ce qui n’allait pas. On n’allait pas faire de manière alors qu’on se faisait retirer nos poils par elle après tout. Alors, non ça n’allait pas, et même pas du tout ! Cela faisait 40 ans qu’on vivait, et pourtant on n’avait pas le sentiment de vivre vraiment. Oui, on avait un mari, des enfants, un boulot sympa… mais la passion ! Où était-elle la passion ? Le couple n’apparaissait plus que comme un accommodement raisonnable, et les enfants le fruit de cet accommodement. Le travail quant à lui, était essentiellement justifié par des raisons financières, mais n’était pas apprécié. Fallait-il tout quitter et recommencer autre chose ? Cela avait-il un sens après 40 ans ? Et si nous étions passés tout près, oui, mais à côté de La vie ?
- « Aïe ! La cire est un peu trop chaude… »
- « Pardon, je vais baisser un peu la température, c’est que le poil est dur parfois… »
Dur, dur… oui, comme ce que je ressens ! C’est dur de ne rien ressentir qu’un doute en regardant l’œuvre de nos 40 ans de vie sur terre. Le doute, comme les poils, s’incarne parfois, comment s’en débarrasser ? Il faut déchirer la peau et arracher le poil, ou laisser le poil en dessous mais c’est moche. Il faut éclairer le doute selon vous ? Je veux dire, vous ne doutez jamais, vous, toute la journée dans ce salon, vous avez bien le temps de vous poser des questions en voyant défiler toutes sortes de poils incarnés ? En fait, vous êtes mignonne, plutôt jolie, vous avez un visage doux vous savez… C’est apaisant la douceur, ça fait du bien au gens comme moi, ceux qui doutent. Il faudrait ne pas se poser de question pour avoir vos traits, être si détendue. Vous ne devez pas douter souvent pour être aussi douce. Moi, qui doute, ai besoin d’un peu de douceur dans ce monde de brute…
- « Et voilà, c’est fini, vous avez la peau toute douce.
- Merci beaucoup mon enfant, ça me fait du bien de venir ici. Prendre soin de soi est la meilleure thérapie décidément. Au revoir ! »

Thérapie ? J’ai sans doute raté ma vocation…
Prochaine cliente dans 30 minutes. Je me dis que j’ai le temps de courir à la boulangerie pour m’offrir une petite douceur… il me faut du courage, il reste beaucoup de clientes jusqu’à la fin de la journée.

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