La montagne aux mille risques

J’avançais. En regardant mes pieds. Un pas, le craquement de la neige, transférer le poids du corps vers l’avant, puis recommencer avec l’autre jambe. Je transpirais, malgré la température très froide. Tout était si calme, comme si le roc et la glace avalaient tout murmure. Il n’y avait que mon souffle et les protestations de la neige sous nos pieds.

Plus haut pourtant, une bataille se préparait : un front nuageux chaud venu du Sud avançait vers la masse d’air froid en position depuis quelques jours. Comme sur un échiquier géant, des mains invisibles alignaient de titanesques cirrus ; quelques éclaireurs seulement, le vrai choc commencerait dans quelques heures.

La Montagne aussi semblait se préparer, et le col paraissait sourdement agité : d’épaisses volutes blanches trahissaient un fort vent soulevant la neige, des milliers de flocons lancés comme des échardes, tourbillonnant, fouettant tout intrus sur leur territoire.

C’était pour cela que l’hélico n’avait pas pu monter, et nous avait déposés dans le vallon mes deux coéquipiers sauveteurs et moi, à deux heures du col. Derrière il y avait les randonneurs. Un homme de trente cinq ans avait appelé ce matin le central : son ami avait été pris dans une avalanche ; il l’avait dégagé, mais celui-ci était en hypothermie sévère, sans pouls.

L’accident classique. Demain les médias annonceraient le drame de deux inconscients qui s’étaient aventurés trop loin, pourtant je savais que c’était plus compliqué : deux randonneurs, sûrement expérimentés et prudents, mais dont un infime faux pas avait tout déclenché. Je ne leur en voulais pas moi, je les comprenais. Il n’y a qu’au milieu de cette immense désolation que je me sens moi-même, et la violer de sa présence a parfois un prix.

Je n’avais que peu d’espoirs pour cet homme. Nous ferions le possible, quelques minutes d ‘exercices cardio-respiratoires et de réchauffement actif, puis la résignation et le rapatriement du corps avant l’arrivée de la tempête. La Montagne aurait pris cette vie et ne voulait pas la rendre. Tout secouriste aguerri savait qu’il n’y avait rien à faire.

Une brusque rafale de vent glacé me sorti de mes pensées : nous approchions du col. J’effaçais mon cynisme et me concentrais sur mon objectif : sauver cet homme. Quelques soient les chances de réussite, il faut toujours essayer.

Laisser un commentaire

Partenaires